Culture

Les Enfants de la télé : l'incroyable rente du recyclage industriel

Trentenaire et increvable. L'émission n'est pas qu'une madeleine de Proust, c'est l'arme nucléaire du service public pour rentabiliser ses archives face à Netflix. Enquête sur une anomalie économique.

AF
Artie Farty
11 janvier 2026 à 19:213 min de lecture
Les Enfants de la télé : l'incroyable rente du recyclage industriel

Nous sommes en 2026. Jacques Chirac n'est plus président depuis deux décennies, Internet a remplacé le Minitel, et pourtant, chaque dimanche, un rituel immuable se produit sur France 2 : des célébrités s'assoient autour d'une table pour regarder des extraits vidéo datant de l'époque où le franc était encore la monnaie officielle.

Les Enfants de la télé est une anomalie. Une aberration statistique dans un monde médiatique obsédé par la nouveauté. Arthur a passé la main, Laurent Ruquier a plié bagage, Laurence Boccolini a cédé sa place à Faustine Bollaert, mais la machine, elle, continue de tourner. Pourquoi ? Parce que ce n'est pas une émission de télévision. C'est une entreprise de recyclage à la rentabilité effrayante.

Le triomphe du "Low Cost" de luxe

Ne vous y trompez pas : si la chaîne publique s'accroche à ce format comme une moule à son rocher, ce n'est pas (seulement) par amour du patrimoine. C'est un calcul froid. Produire de la fiction française coûte environ 1 million d'euros de l'heure. Un plateau de divertissement classique ? Entre 400 000 et 600 000 euros.

Et Les Enfants de la télé ? C'est le génie du capitalisme télévisuel : 80% du contenu est déjà tourné, déjà payé, déjà amorti. Il suffit de payer les droits d'archives (souvent négociés en gros via l'INA ou les chaînes elles-mêmes) et de filmer les réactions. C'est de la télévision en circuit fermé.

Type de ProgrammeCoût estimé / minuteRisque d'audience
Série Fiction (Premium)~15 000 € à 25 000 €Élevé (Flop possible)
Talk-Show (Actu)~4 000 € à 6 000 €Moyen (Dépend des invités)
Les Enfants de la télé~2 500 € à 3 500 €Nul (Valeur sûre)

L'algorithme avant l'heure

Bien avant que TikTok ne lobotomise l'attention mondiale avec des vidéos de 15 secondes, Les Enfants de la télé avait tout compris. Le concept de la "casserole" – ce moment gênant ou hilarant exhumé du passé – est l'ancêtre du scroll infini.

L'émission ne demande aucun effort intellectuel. Pas de fil rouge narratif. Vous pouvez allumer votre télé à 19h12, regarder trois minutes de chutes de Pierre Palmade ou de fous rires de présentateurs météo, et repartir. C'est du "snack content" servi sur un plateau d'argent. (Ironiquement, ce sont ces mêmes extraits qui alimentent aujourd'hui les comptes Instagram des chaînes pour capter les jeunes).

"La télévision ne meurt pas, elle se souvient. Et tant qu'elle se souvient, elle n'a pas besoin d'inventer."

Le rempart gériatrique

Enfin, il y a la démographie. Soyons lucides : qui regarde encore la télévision linéaire le dimanche à 19h ? Pas les 15-25 ans, qui sont sur Twitch ou Fortnite. Le public, c'est la "Ménagère de plus de 50 ans" (et souvent bien plus).

Pour ce public, revoir une image de 1985 n'est pas de l'histoire, c'est de la biographie. France 2 ne vend pas du divertissement, elle vend de la réassurance. Dans un monde anxiogène, revoir Michel Drucker jeune ou les débuts d'un acteur oscarisé agit comme un anxiolytique puissant.

Tant que les archives existeront, l'émission survivra. Elle est le vampire du PAF : elle ne vieillit pas car elle se nourrit du sang frais du passé. Et vu que la télé d'aujourd'hui produit les casseroles de demain (merci la télé-réalité), le stock est inépuisable. Brillant, non ?

AF
Artie Farty

Snob ? Peut-être. Passionné ? Sûrement. Je trie le bon grain de l'ivraie culturelle avec une subjectivité assumée. Cinéma, musique, arts : je tranche.